Fusionnels

Luxembourg, 26 juin 2006. La famille Mittal au grand complet fait son entrée au Palais de la Liberté, le siège historique d”Arbed, l”une des sociétés qui ont fondé Arcelor. Après cinq mois de lutte acharnée, les deux entreprises ont enfin trouvé un accord. Joseph Kinsch, président du conseil d”administration d”Arcelor, et Lakshmi Mittal annoncent au cours d”une conférence de presse commune la naissance d”Arcelor Mittal. Au bout de quelques minutes, le patron de Mittal Steel appelle son fils Aditya pour répondre à une question. Et, alors que le protocole n”avait prévu qu”un seul intervenant de chaque côté, qu”aucune chaise supplémentaire n”avait été installée, voici que l”héritier de 30 ans impose sa présence à la tribune.

Co-équipiers

Témoignage de l”empreinte dynastique sur le leader mondial de l”acier ? Pas seulement. Lakshmi Mittal met aussi en avant son plus précieux atout. Car Aditya est pour beaucoup dans la réussite de l”opération. Depuis plusieurs années, en charge des fusions et acquisitions, il aide son père à développer le groupe. D”après son entourage, l”idée même de l”OPA sur Arcelor est de lui.
Il n”avait pourtant pas imaginé, au départ, travailler dans l”entreprise familiale. Ce qui l”intéressait, c”était de faire ses classes dans une société cotée. Mais après ses études à Philadelphie et un début de carrière à New York, son premier employeur, Credit Suisse First Boston, l”envoie à Londres, où la famille est installée. « A cette époque-là, j”habitais encore chez mes parents, se souvient-il aujourd”hui. Mon père a eu du mal à se faire à l”idée que, tous les matins, j”aille dans un bureau autre que le sien ! » Lakshmi lui propose alors de le rejoindre. Aditya cède, à condition de faire coter l”entreprise. Il s”occupera d”ailleurs de sa mise sur le marché.
Depuis, Mittal père et fils font équipe. Et à eux deux, ils ont constitué le binôme le plus en vue de l”année 2006. Il y a le père : instinctif, bourlingueur, visionnaire, qui a su investir dans des usines dont plus personne ne voulait pour former, en moins de trente ans, le premier groupe sidérurgiste mondial.
Et puis il y a le fils : formé à la prestigieuse université de Wharton, plus prudent, plus rationnel, plus posé, qui valse avec les chiffres et les Bourses du monde entier. Directeur financier d”Arcelor Mittal, il a aussi la charge de toutes les affaires du continent américain. « Lakshmi prend toujours le conseil d”Aditya. Il n”aurait jamais fait l”opération Arcelor sans le soutien de son fils , affirme Anne Méaux, qui a géré la communication de Mittal en France pendant l”opération. Et le jour où il a fallu remonter significativement le prix de l”offre , c”est encore avec Aditya qu”il s”est isolé dans son bureau pour en décider. »
A ceux qui sont impressionnés par son « audace folle », Guy Dollé, ancien patron d”Arcelor, répond ­so brement : « Il connaît peu les ­hommes, encore insuffisamment l”industrie, mais très bien les chiffres » . Un banquier de haut vol a pu, lui aussi, jauger l”homme : « Sur le plan financier, il est extrêmement sophistiqué. » Pour son père, c”est le fils rêvé. Pour le fils, une chance inespérée. Pour les deux, un engagement de fidélité : au bureau, ils affichent déjà dix ans de vie commune.
Les Mittal viennent d”Inde, où les empires familiaux sont encore le modèle dominant, et où l”on conteste rarement le patriarche. « A ma connaissance, en Inde, on n”a jamais vu de rupture père-fils. Le fils ne trahit jamais » , affirme Jean-Joseph Boillot, spécialiste du sous-continent et auteur de L”Economie de l”Inde (La Découverte).

Claniques

Au siège de Londres, centre de décision d”Arcelor Mittal, Aditya donne du « Mister Mittal » à son père. Et, surprise, ils disent ne jamais parler boutique en famille. Non que leurs épouses respectives soient hermétiques à la question : madame Mittal mère a longtemps travaillé avec Lakshmi. Quant à l”épouse d”Aditya, elle a fait ses armes au sein de Goldman Sachs avant de se reconvertir dans la décoration d”intérieur. Mais la famille, chez les Mittal, c”est sacré. Les deux générations partent régulièrement en vacances ensemble, se retrouvent pour dîner au moins deux fois par semaine, et passent une après-midi ensemble chaque week-end. Avant l”arrivée de leur petite fille il y a sept mois, Aditya et sa femme restaient même volontiers dormir dans la maison de leurs parents.
Classique ? Pas vraiment. « Notre famille n”est pas une famille indienne traditionnelle , estime Aditya Mittal . Par exemple, nous ne sommes pas végétariens. Et puis, si nous étions vraiment attachés à la tradition, nous vivrions tous sous le même toit ! Or ce n”est pas le cas. Néanmoins, nous nous voyons souvent. Ce qui est certain, c”est que la famille et le travail sont deux valeurs fondamentales chez nous. C”est important d”avoir une vie professionnelle remplie, et une famille forte et soudée. »
Le soir où Challenges l”a rencontré, Aditya devait dîner avec son grand-père et son oncle. Le père et le frère de Lakshmi, installés à Londres depuis six ans, ont toujours des actifs sidérurgiques en Inde. La famille toujours, mais on ne parlera pas davantage business ce soir-là. Car Mittal Steel vit sa vie, depuis la fin des années 1980, indépendamment de la base indienne. A cette époque, les deux branches ont des stratégies différentes. Lakshmi, qui a déjà ouvert un site en Indonésie et redressé plusieurs hauts-fourneaux et laminoirs en Amérique du Sud, rêve d”expansion internationale. Son père et son frère, eux, décident de se concentrer sur l”Inde.

Populaires
Aujourd”hui, l”Inde est l”un des pays où Arcelor Mittal est absent. Naturel­lement, Lakshmi y prospecte. Qu”importe s”il n”y vit plus depuis trente ans : là-bas, il est une icône. « Quand Jacques Chirac est venu en Inde, en février 2006, c”est l”histoire de Mittal avec Arcelor qui a dominé le voyage », se souvient une journaliste de la presse économique locale. « L”Inde a la ?Mittalmania?, affirme Jean-Joseph Boillot. Un mélange de fierté nationale bien légitime en affaires, mais aussi une nouvelle mythologie très populaire de la revanche du colonialisme. Dans ces conditions, qui oserait dire du mal de Mittal, publiquement et même en privé, par exemple mentionner les réseaux politiques sur lesquels il s”est appuyé pour reprendre des usines, notamment en Europe de l”Est. C”est un sujet tabou. Cela voudrait dire que l”on dénigre l”Inde qui réussit. »
Lakshmi Mittal n”impressionne pas seulement dans son pays : il l”a prouvé l”année dernière, ne ménageant jamais son temps pour aller convertir toutes les parties prenantes à sa cause. Romain Zaleski est de ceux-là. Car la treizième fortune de France a servi de marchepied à la troisième fortune mondiale. En quelques semaines Zaleski avait pris plus de 7 % du capital d”Arcelor. « Mon entrée dans le capital a été rendue publique un vendredi, se souvient-il . Dès le samedi, un banquier m”annonçait que Lakshmi Mittal voulait me rencontrer. Le lundi matin, je suis allé prendre le petit déjeuner chez lui, à Londres. Il m”a demandé pourquoi j”avais acheté des titres aussi chers. Je lui ai répondu que je pensais pouvoir gagner de l”argent. Sa réaction a été immédiate : ?Vous gagnerez de l”argent si je gagne la bataille, et je gagnerai la bataille si vous m”aidez?. Il a trouvé les mots justes. J”étais bien incapable de connaître les chiffres, le périmètre, etc. Lui les maîtrisait à la perfection, mais il a eu la correction de n”en citer aucun. »

Complémentaires
Avec les politiques, qui ne lui réservent pourtant pas le meilleur accueil, Lakshmi Mittal s”y prend aussi très habilement. « Je l”ai accompagné lorsqu”il a été auditionné par la commission des Affaires économiques de l”Assemblée, présidée par Patrick Ollier, raconte Laurent Meyer, managing director au sein du département fusions et acquisitions de la Société générale . L”image que les gens avaient alors de lui en France, au-delà du personnage qui dégage de la sympathie, était, injustement, associée aux offres hostiles, aux dépeçages d”entreprises, à une logique purement financière. Il n”a éludé aucune question, a répondu sans langue de bois et avec courage. En deux heures, il a retourné l”assemblée : il est ressorti sous les applaudissements. »
Et pendant que le père s”attache un soutien politique, le fils, de son côté, n”a de cesse de répondre aux questions des investisseurs. La plupart des gérants de fonds sont jeunes, comme Aditya, et parlent le même langage. « Ils se sont réparti les rôles en fonction des auditoires , note un banquier. A eux deux, ils couvrent tout le spectre. Ils sont complémentaires. »
Une analyse partagée par Anne Méaux. « Dans les couples père-fils qu”on a l”habitude de voir, le schéma est plutôt celui d”un père qui, le moment venu, cède les rênes à son fils. Là, c”est un vrai tandem. »
« J”ai toujours voulu prouver que je méritais la confiance de mon père » , raconte le fils. Embarqué dans l”aventure familiale à 20 ans, il a lutté pour que l”on ne tienne pas compte de son âge. « L”âge , commente-t-il , peut être un avantage, car on a des idées moins conventionnelles. C”est aussi un inconvénient, car les gens mettent plus de temps à vous prendre au sérieux. Il y a quelques années, je devais rencontrer en Europe de l”Est un ministre chargé des privatisations. Au début, il était campé sur sa chaise, à m”interroger de façon condescendante sur notre projet. Je lui ai répondu calmement, sérieusement, et, petit à petit, je l”ai vu se détendre. A la vérité, il semblait très surpris que l”entreprise envoie un garçon de 27 ans pour commencer les discussions. Il m”a bien fallu une heure pour le convaincre. »

Impatients

Une heure : impensable, pour Aditya Mittal, de perdre autant de temps en palabres. « Il comprend extrêmement vite, mais il a horreur des bavardages , témoigne un de ses collaborateurs . En vingt minutes, nous bouclons des réunions qui prendraient deux heures en temps normal. Il raisonne à 200 à l”heure. Ce qui, parfois, peut passer pour de l”arrogance. » Confirmation d”un banquier : « Il est assez impatient. Au début du raid sur Arcelor, il était persuadé que cela irait beaucoup plus vite . » Et ce n”est pas un hasard s”il ne jure que par le ski alpin, quand son père s”est pris de passion pour le ski de fond.
Lakshmi Mittal, lui, prend plus de temps pour les réunions. Mais une fois les décisions prises, il faut rapidement les mettre à exécution. « Il a horreur qu”on se donne du temps pour régler un problème, constate Michel Wurth, le directeur général en charge des aciers plats et automobiles, venu d”Arcelor . Il faut avoir trouvé une solution dans les deux à quatre semaines. Il préfère corriger le tir en cas d”erreur que de réfléchir pendant des mois. Cette rapidité, c”est un peu nouveau dans la maison. »

Fidèles
La rapidité semble être une marque de famille . « Quand on compare Mittal avec d”autres entreprises dans de telles situations, ce n”est pas du simple au double, c”est plutôt de l”ordre de un à dix », affirme un collaborateur régulier . Il n”a pas fallu quinze ans au père pour passer de la 77 e à la première place mondiale. Il ne faudra pas non plus longtemps au fils pour être en situation de prendre la relève. « C”est déjà un grand manager, constate un collaborateur . Je ne serais pas étonné qu”on lui propose la direction générale d”une grande entreprise. » L”intéressé jure qu”il ne quittera pas la maison. Peut-il exister hors de sa famille ? « Quoi qu”il arrive, je suis le fils de Lakshmi Mittal. C”est un fait. Et je ne lutte pas contre cette idée. »

Un père visionnaire
1950 : Naît en Inde.
1976 : Fonde LNM en Indonésie.
2004 : Devient numéro un mondial de l”acier en rachetant l”américain ISG.
2006 : Rachète Arcelor.

Un fils brillant
1976 :
Naît en Inde, puis part en Indonésie.
1996 :Décroche une licence de sciences économiques à Wharton, aux Etats-Unis.
1997 :Rejoint Mittal Steel.
1999 :Devient responsable des fusions et acquisitions.
2006 :Devient directeur financier d”Arcelor Mittal.

Lakshmi aime
Le ski de fond
Les longues réunions
Les sushis et les sashimis
La musique indienne

Il déteste
Le ski alpin
Qu”on lui résiste

Aditya aime
Le squash
Courir
Le R”n”BLe ski alpin

Il déteste
Les réunions
qui sӎternisent
Les fruits de mer
Ce que Lakshmi dit d” Aditya

« Aditya est très engagé. Son rôle a été décisif dans la croissance du groupe depuis qu”il l”a rejoint. Sa capacité à atteindre ses objectifs me remplit de fierté. »

« Au bureau, nous sommes concentrés sur nos missions au sein de l”équipe d”Arcelor Mittal. A la maison, nous sommes père et fils, ce n”est pas contradictoire, c”est complémentaire. »

« Il m”a appris à me fixer des objectifs, à penser autrement, à réfléchir aux solutions qui ne sont pas toujours les plus éntes, et, surtout, à persévérer. C”est une remarquable qualité : il n”abandonne jamais. »

« Il a l”âge, l”expérience, la sagesse. Je suis jeune, j”apporte des idées fraîches. Nous formons une bonne équipe. »

Ce qu” Aditya dit de Lakshmi

« Aditya est très engagé. Son rôle a été décisif dans la croissance du groupe depuis qu”il l”a rejoint. Sa capacité à atteindre ses objectifs me remplit de fierté. »

« Au bureau, nous sommes concentrés sur nos missions au sein de l”équipe d”Arcelor Mittal. A la maison, nous sommes père et fils, ce n”est pas contradictoire, c”est complémentaire. »

« Il m”a appris à me fixer des objectifs, à penser autrement, à réfléchir aux solutions qui ne sont pas toujours les plus éntes, et, surtout, à persévérer. C”est une remarquable qualité : il n”abandonne jamais. »

« Il a l”âge, l”expérience, la sagesse. Je suis jeune, j”apporte des idées fraîches. Nous formons une bonne équipe. »

Héloïse Bolle
Sources : Challenges.fr