Sur le site Internet du Wall Street Journal, la page se nomme “Boule de cristal”. Les paris y vont bon train. “Combien de journalistes seront autorisés à poser des questions à la conférence de presse que tiendra, mercredi, le président de la Fed, Ben Bernanke ?” Celui qui se rapproche le plus de la bonne réponse gagne… le droit d’être cité dans l’édition dominicale du quotidien. Pari anecdotique : pourquoi pas l’âge du capitaine ? Or jamais, dans l’histoire d’une institution qui sera centenaire dans deux ans, un de ses présidents n’avait organisé la moindre conférence de presse. Pourquoi maintenant ?
Deux explications. La première veut que la Fed soit aux abois. Malgré quelques indicateurs en meilleure forme (en particulier l’emploi), le ressenti dominant des Américains est que la politique économique de Barack Obama est un échec. Conséquence : la Fed, qui y joue un rôle prépondérant, fait l’objet d’acerbes critiques. Au fait : dans quel autre pays réaliserait-on des sondages pour connaître l’état de l’opinion sur la banque centrale et son président ? Aux Etats-Unis, ces études sont constantes.
Or, pour le président de la Fed, les courbes sont sans appel. A son intronisation, le 1er février 2006, un sondage Gallup créditait M. Bernanke de 41 % d’opinions favorables, contre 27 % défavorables. Dans le dernier sondage du 14 avril, la défiance à son égard, pour la première fois, l’emporte. Exégèse usuelle : le rejet par l’opinion des déficits publics se répercute sur une Fed qui les finance amplement.
La seconde explication tient à la personnalité de M. Bernanke et à la manière dont il entend diriger la Fed dans un contexte de mondialisation accrue et de crise où, juge-t-il, la confiance populaire constitue un facteur-clé du succès de toute politique économique. Avec lui, la Fed entrerait dans une ère de transparence, du moins d’un minimum de transparence.
Une rupture évidente après les dix-neuf ans de règne de son prédécesseur, le “gourou” Alan Greenspan, l’homme qui avait fait de l’opacité son second principe directeur (après l’idéologie). Sa réplique la plus célèbre n’est-elle pas : “Si ce que j’ai dit vous paraît clair, c’est probablement que vous m’avez mal compris…” Une fois, une seule, Greenspan s’était laissé aller à un entretien télévisé. C’était en 1987, juste avant un court moment d’effondrement des marchés. Plus jamais on ne l’y reprit.
Formé à la même école friedmanienne que Greenspan, monétariste tout aussi convaincu, Bernanke a pourtant considéré, dès l’émergence de la crise, non seulement qu’un plan public de relance était inévitable mais qu’une ouverture minimale de la Fed était nécessaire pour éviter, vu l’énormité des décisions qui lui incombaient, de se retrouver sans défense face aux inévitables reproches qui lui seraient adressés. Cela n’a pas empêché ses contempteurs – du représentant Ron Paul, éminent “libertarien”, et son fils Rand, un des leaders du Tea Party, au sénateur Bernie Sanders, seul élu expressément “socialiste” – de le clouer au pilori après que Barack Obama l’eut reconduit pour un second mandat. Mais il a persisté dans sa voie.
Sa grande idée était que la Fed, désormais, “réponde de ses actes” pour convaincre de sa rectitude. La plupart y ont vu une heureuse évolution. Sous l’impulsion de Bernanke, la Fed a commencé de délivrer des explications plus détaillées sur ses décisions, laissant aux voix divergentes (son comité de politique monétaire compte douze membres) la liberté d’exposer leurs désaccords. Après la pluie de critiques enregistrées en novembre 2010, lorsque la Fed annonça son rachat de 600 milliards de dollars d’emprunts d’Etat (un “pacte avec le diable”, s’insurgea Thomas Hoenig, le président de la Fed régionale de Kansas City), Bernanke créa un “comité de communication” qu’il confia à la vice-présidente du Bureau des gouverneurs de la Fed, Janet Yellen, une proche de Barack Obama.
“L’ère de la glasnost”, de la transparence donc, titrait il y a peu le Wall Street Journal, évoquant la méthode Bernanke. Selon lui, c’est en février que celui-ci aurait, lors d’une réunion des grands financiers publics internationaux à Paris, interrogé en aparté ses pairs – Jean-Claude Trichet, de la Banque centrale européenne, et Mervin King, de la Banque d’Angleterre – sur la manière dont ils préparaient et menaient les conférences de presse dont ils sont coutumiers. Si celle à laquelle s’exposera Ben Bernanke, mercredi 27, se révèle concluante (bref, si les réactions des sacro-saints marchés et des médias sont positives, au moins sur la forme), il poursuivra son oeuvre réformatrice, privilégiant l’ouverture et le débat au consensus obséquieux. Il le fera dans son style usuel : sans bruit, sans vagues. Même si la “perestroïka” est en marche, la Fed ne se débarrassera pas en un jour de sa componction.
Au fond, Bernanke tente de pousser son institution à changer parce qu’en période de grandes incertitudes et de fortes turbulences, comme celle que connaît l’économie américaine, il devient plus difficile d’imposer le silence, même dans les rangs de la bureaucratie la plus rétive à s’exposer. Mais il agit sans doute pour des motifs plus structurels encore : à l’ère de WikiLeaks, qui peut encore croire aux vertus du système Greenspan, de l’opacité et de la rétention systématique d’information ?
Le Monde






