La presse s’en est largement fait l’écho ces derniers jours : le Rapport 2010 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced) relatif au développement économique en Afrique recommande aux Etats africains d’être fermes dans les négociations avec leurs nouveaux partenaires du Sud, de veiller à ce que cette coopération profite prioritairement au développement des capacités de production du continent, à ce que leurs intérêts nationaux soient privilégiés. La Cnuced est partie du constat de l’importance grandissante de la part des pays émergents dans le commerce extérieur africain (32,5% en 2008 contre 19,6% en 1995) pour déplorer la prépondérance des produits de base dans leurs importations et des produits manufacturés dans leurs exportations, et énoncer ses recommandations.
La Cnuced est assurément la voix économique de toutes les nations. Mais ses conseils à l’Afrique semblent bien tardifs. On ne l’a pas beaucoup entendue sur ce registre, durant toutes ces dernières décennies, quand les pays industrialisés, qu’ils soient anciens colonisateurs ou non, avaient la haute main sur les ressources naturelles de l’Afrique qu’ils ont exploitées pour leur machine économique, sans être confrontés à aucune concurrence, et sans réellement investir dans l’outillage du continent pour son développement endogène. Très peu de voix s’élevaient pour dénoncer ce pillage et les politiques d’ajustement structurel antinomiques à la croissance et au développement que les Institutions de Bretton Woods ont imposées aux Etats africains pour leur soi-disant rééquilibrage macroéconomique, mais qui, en réalité, avaient pour finalité le renforcement et la pérennisation des intérêts du grand capital occidental et multinational sur le sol noir.
C’est maintenant que l’Afrique commence à franchir des pas déterminants dans le sens de son indépendance économique, par la libre diversification de ses partenaires extérieurs, principalement du côté du Sud émergent, que des augures s’épanchent sur les risques d’une reconduction du schéma classique jusque-là entretenu avec le Nord industrialisé. Ils sont réels, mais les Africains qui aspirent à vivre autrement leurs relations avec le reste du monde savent à quoi s’en tenir ; ils sont dans de meilleures dispositions pour ne pas retomber dans le piège infernal de la dépendance économique unilatérale.
Même si, au demeurant, les pays émergents, principalement la Chine et l’Inde, s’intéressent, au premier chef, tout comme les Occidentaux, aux matières premières africaines dont ils ont le plus besoin pour faire tourner leurs usines, la concurrence qu’ils suscitent a l’avantage, pour l’Afrique, d’améliorer les cours de ses matières premières. Ensuite, alors que les partenaires traditionnels du continent ont, pendant des décennies, rechigné à contribuer au financement de la mise en place des bases fondamentales de son développement, ses amis du Sud déploient, depuis quelque temps, d’appréciables efforts pour l’aider à se doter d’indispensables infrastructures. Par ailleurs, comme le reconnaît la Cnuced, la part des économies émergentes du Sud dans l’investissement étranger direct est en nette augmentation, pour se situer, en moyenne, à 20,8% dans la période 2000-2008, et est à destination des infrastructures et de la production. Et, à la différence de ce qui est de mise sous la houlette de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, les prêts consentis ne sont obérés d’aucune conditionnalité.
La démocratie et le respect des droits humains sont certes essentiels dans le devenir des nations, mais ils ne doivent pas servir de prétexte pour sevrer les peuples de moyens utiles à la sortie de la pauvreté et à leur mieux-être collectif. D’autant que, d’une manière ou d’une autre, ils auront à rembourser les prêts consentis, bien au-dessus de leur valeur réelle. La condition essentielle de toute aide au développement est qu’elle serve effectivement à relancer des économies en difficulté, comme ce fut le cas, soixante-cinq années plus tôt, avec le Plan Marshall américain au profit de l’Europe occidentale, sortie de la seconde guerre mondiale en ruine et exsangue.
Que préconise, in fine, la Cnuced ? Rien d’autre qu’un partenariat triangulaire Pays émergents du Sud – Afrique en développement – Pays développés du Nord. Cette proposition n’est, somme toute, pas nouvelle du tout. Et elle n’est pas sans inquiéter, car elle laisse subodorer une intention non avouée de vouloir concilier les intérêts des économies développées et émergentes sur le dos des Africains.
La bonne logique, pour l’Afrique en tout cas, est que ces entités demeurent en concurrence absolue dans leur positionnement, ou repositionnement, sur ce continent. Le drame serait qu’ils arrivent à se liguer dans le dessein de reproduire, ou de perpétuer, cet ordre économique mondial inique qui étouffe la liberté d’initiative et les opportunités de croissance et de développement des pays africains, surtout les chances de ceux qui font tout pour s’extirper de l’ornière.
Source: le Soleil






