« Quand la Chine se réveillera, le monde tremblera », avait prophétisé Napoléon Bonaparte reclus à Sainte-Hélène, au lendemain de sa défaite à la bataille de Waterloo, il y a de cela deux siècles. En 1973, Alain Peyrefitte reprit la prédiction, dans un ouvrage éponyme célèbre, pour mettre en perspective le niveau élevé de développement économique que l’Empire du milieu allait inéluctablement atteindre, eu égard à la massivité de sa population, quand il aura acquis les connaissances et la technologie requises.
De fait, la Chine s’est bien réveillée. Surmontant plus rapidement que les autres pays la crise financière et économique née du chaos des subprimes américains, elle a déjà renoué avec les taux de croissance à deux chiffres. Selon les perspectives économiques rendues publiques le 26 mai dernier par l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde), le produit intérieur public chinois va vigoureusement augmenter de 11% cette année. La même source indique que tous les autres pays restent à la traîne, à un taux de 2,7% en moyenne pour ceux de l’Ocde, et de 1,2% pour toute l’Union européenne, spécifiquement.
Avec un Pib qui ressortirait à 5.302 milliards de dollars à la fin de cette année, la Chine est désormais la deuxième puissance économique de la planète, après les Etats-Unis. Elle devance le Japon, désormais relégué à la troisième place, avec un Pib qui plafonnerait à 4.724 milliards de dollars. Juste retour des choses, puisque ceux qui ont inventé la poudre, la boussole et le papier, et qui sont le produit d’une des civilisations les plus riches et fécondes de l’humanité, étaient, au début du 18ème siècle, la première puissance économique du monde. Tout porte à croire, suivant les projections les plus pointues, que la Chine va le redevenir, dans les quinze prochaines années.
En l’état actuel des choses, c’est la crise ambiante qui a donné un formidable coup d’accélérateur au dynamisme de l’économie chinoise. Non seulement elle catalyse le déploiement de sa puissance, mais encore et dans le même temps, elle concourt à la déconstruction des économies occidentales, à tout le moins à leur régression. Elle permet à la Chine d’acquérir à bon prix, par le biais des transferts et des délocalisations, les technologies et nombre d’entreprises qui, jusque-là, ont fait la suprématie du Nord.
Les atouts de la Chine sont énormes. Comme le soulignait Alain Peyrefitte, c’est d’abord sa population aujourd’hui forte de 1,3 milliard d’âmes, quatre fois plus que ce qu’en comptent les Etats-Unis d’Amérique… Il va sans dire que la Chine, jusque-là largement dépendante de la bonne santé financière des ménages européens et américains dont elle fabrique un large éventail de produits de consommation, de la gamme la plus sophistiquée à la plus basse, a toute la latitude de s’affranchir de cette dépendance. En effet, plus le pouvoir d’achat de sa population s’améliore, comme c’est le cas, plus elle est encline à faire tourner ses usines pour la satisfaction de son énorme marché intérieur. Mais également du marché asiatique alentours, et de celui de l’Afrique un peu plus lointain, mais très demandeur.
Ensuite, sans être aucunement péjoratif à leur égard, comme des politiques et analystes européens le sont, les Chinois sont « des fourmis », dans le bon sens du qualificatif. Ce sont des fous du travail, dans une rigueur et une discipline inhérentes à leur culture, renforcées dans le carcan communiste. La population chinoise, des personnes les plus nanties aux plus démunies, économise l’essentiel de ses revenus, en prévision de coups durs. La misère demeure une réalité urbaine et rurale, dans ce vaste et populeux pays où le système de protection sociale est embryonnaire.
Les finances chinoises, même si elles ont subi les contrecoups de la crise actuelle, sont restées saines, avec un solde largement positif. La Chine a engrangé 130 milliards de dollars d’excédents commerciaux, l’année dernière. Elle détient le niveau record de 2200 milliards de dollars en réserves de change. Elle vit – sans dormir dessus – sur un gigantesque matelas financier. Cette épargne lui permet de financer son développement et d’investir judicieusement chez les autres. Une bonne partie de ce pactole est investie en bons du Trésor américain. Beijing est devenu le premier créancier du monde ; et sa Banque centrale fait la leçon aux Américains et aux Européens.
La Chine fait effectivement trembler le monde développé, du haut de sa posture de deuxième puissance économique mondiale en bonne voie d’occuper la première place. Les immenses avoirs libellés en dollars et en euros qu’elle détient constituent une « arme de destruction massive » économique face à un éventuel repli protectionniste américain ou européen. Ensuite, de par l’importance de sa demande en produits pétroliers et autres produits de base, elle est en train d’exercer une très forte pression sur les cours de ces produits de base essentiels dont la hausse fragilise les économies du Nord trop longtemps habituées à vivre grassement sur le dos des pays qui en sont producteurs, au prix les plus bas.
Et l’Afrique dans tout cela ? Même si elle n’a pas eu de colonie sur le continent et qu’elle y a soutenu les luttes pour l’indépendance, la Chine ne s’intéresse au continent noir, comme les puissances occidentales, que pour les matières premières qu’il lui fournit et pour les débouchés qu’il constitue pour sa production industrielle.
Au total, la Chine achète du pétrole et des matières premières et vend des biens manufacturés à l’Afrique, tout en amenant sur le continent un important contingent de travailleurs et commerçants. Ce qui n’est finalement pas très différent des relations que l’Afrique a avec d’autres puissances. Les seules et importantes différences avec elle sont qu’elle paie mieux les produits de base, investit plus dans l’outillage infrastructurel du continent, sans poser de conditionnalités, notamment politiques. Ce qu’il y a de mieux à attendre de la Chine est qu’en plus des infrastructures, elle concourt à la production de biens manufacturés en Afrique même, afin que la consommation de ses propres matières premières dépasse leur exportation.
Source: le Soleil






