Bien qu’elle ait été assez fortement affectée par la crise mondiale, mais moins par le choc financier que par la récession économique incidente, l’économie africaine est globalement sur une bonne tendance. Et, selon les projections les plus récentes du Fonds monétaire international, son taux de croissance devrait être de 4,8% l’année prochaine, niveau le plus élevé dans le monde, hormis la zone asiatique. Mais cette dynamique reste essentiellement portée par les exportations de produits de base : pétrole, minerais et métaux précieux. Or, le continent à tous les atouts pour son émergence et son développement endogène. Ce ne sont pas seulement ses matières premières que l’on continue d’exporter à l’état, alors qu’elles gagneraient à être valorisées localement. C’est également une population nombreuse qui peut fournir aux entités industrielles et de service des employés de plus en plus qualifiés et moins coûteux qu’en Occident, donner à l’agriculture de valeureux bras, et surtout constituer un énorme marché à même de faire grimper la demande en produits et services et d’être ainsi, avec l’entreprise, le véritable moteur de la croissance.
Mais comment y parvenir ? Dans ses « oraisons funèbres » pour la notion de « tiers-monde » prononcées le 14 avril dernier à Washington, en prélude aux réunions de printemps des Institutions de Bretton Woods, le président de la Banque mondiale indique la voie à suivre qui, somme toute, est bien connue, mais n’a jamais été empruntée jusque-là. Robert Zoellick,
dit que « L’Afrique a manqué le coche de la révolution manufacturière qui a permis aux pays d’Asie de l’Est de s’extirper de la pauvreté et de connaître la prospérité. Mais l’Afrique n’a plus aucune raison de rester à la traîne. Aujourd’hui, de nombreux pays africains importent des outils et biens de consommation de base – jusqu’aux articles les plus petits et les moins coûteux tels que savons ou pantoufles. Si les Africains éliminaient les obstacles à la fabrication de ces produits sur leur sol, ainsi que les entraves à l’entreprenariat local, tout en incitant les investisseurs extérieurs à transférer leur production en Afrique, le continent pourrait commencer à se développer de façon très différente. »
La condition sine qua non qui ressort de ses assertions est que la majorité des Africains puisse disposer de suffisamment de revenus pour acheter les biens et services localement produits et qui sont indispensables à leur existence. Comme ils sont en majorité des ruraux l’impulsion devra venir d’investissements conséquents dans toute la chaîne de valeur de l’agriculture pour la rendre plus productive et génératrice de ressources. L’agriculture pourrait être, à cet égard, la matrice industrielle du continent.
Au total, l’on convient avec le président de la Banque mondiale que « si les revenus et les niveaux de vie augmentent, même légèrement, les industriels locaux pourront cibler ou adapter leur production pour l’écouler sur le marché local et, par la suite, l’exporter ».
Toutefois, la constitution d’un marché potentiellement porteur est nécessaire, mais pas suffisante pour le développement par l’industrie et les services. Les infrastructures qui sont malheureusement déficientes ou inexistantes sur le sol africain en sont la base première. Certains Etats en sont conscients qui font tout pour combler un vide très sérieusement handicapant. Il est clair que si le continent veut s’inscrire dans le sillage des pays industrialisés d’Europe et émergents en Asie et en Amérique latine, il devra d’abord et avant tout se doter d’infrastructures de transports et d’énergie indispensables à tout développement industriel, et sans lesquelles il n’est pas possible d’attirer des investissements productifs.
Les infrastructures sont d’un coût qui dépasse, de très loin, les capacités financières des pays africains. Et leurs « partenaires traditionnels au développement » ne les ont pas beaucoup aidés à s’en doter, en ne posant que les bases minimales requises pour la capture et l’exportation des produits de base vers leurs industries. La Chine et l’Inde ont, certes, des visées similaires. Mais, dans le même temps qu’elles brisent les anciennes chasses gardées occidentales, elles contribuent de plus en plus au développement des infrastructures en Afrique subsaharienne, à la différence de leurs concurrents. Leurs investissements dans les infrastructures vont crescendo, passant d’un million de dollars par an avant 2004, à plus de cinq milliards depuis lors, encouragés en cela par le retour de la croissance sur le continent et un meilleur climat commercial.
C’est dans cet environnement plutôt favorable que Robert Zoellick incite la Chine, en particulier, d’accroître la part de ses énormes réserves financières qu’elle investit en Afrique et d’y délocaliser certaines activités industrielles productrices de biens de consommation courante, plutôt que de continuer à les y exporter au détriment de l’industrie locale. L’Inde a également reçu une invite semblable du président de la Banque mondiale, dans le sens de faire bénéficier le continent noir de ses compétences et son expertise dans les secteurs où elle est très performante : chemin de fer, produits médicaux et pharmaceutiques, informatique, etc.
Il ne fait pas de doute que ce mouvement de délocalisation serait fort profitable à l’Inde et à la Chine, car dans le sillage de leurs entreprises d’exploitation de ressources naturelles et de construction, il conférerait à leurs entreprises industrielles un vaste marché. Dans une étude portant sur 954 entreprises africaines, entre 2000 et 2007, l’économiste Paul Collier Oxford a noté que leur retour sur investissement est de 65% plus élevé que ceux d’entités similaires en Chine, en Inde, au Vietnam ou en Indonésie dont les coûts du travail sont en forte augmentation. La marge bénéficiaire moyenne des sociétés africaines en question (11%) est plus élevée que celle de leurs homologues d’Asie et d’Amérique latine.
En Afrique, cette donne contribuerait considérablement au développement des infrastructures et des industries, au progrès économique et social. Il ne fait pas de doute qu’elle serait soutenue par le retour de nombreuses compétences expatriées en Occident faute de pouvoir être valorisées sur le continent. L
’Inde et la Chine, comme Taiwan, ont vécu le même phénomène, dans les années 90. Les économies les plus robustes d’Afrique commencent déjà à enregistrer des retours de cerveaux. Il y a espoir…
Source: le Soleil






