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Analyse de Jean-Marc Vittori:Et si l’euro glissait au-dessous du dollar…

Que vaut vraiment l’euro ? Revenant de 1,60 dollar à un peu plus de 1,20 dollar en moins de deux ans, il a pratiquement perdu le quart de sa valeur face au billet vert. Et il semble parfois devenu la monnaie du diable. Il brûle les mains de ceux qui en ont et qui s’en débarrassent par wagons entiers avant parfois de le racheter le lendemain. Il brûle aussi les têtes des experts, qui annoncent un matin que tout est en place pour un formidable rebond de la devise européenne avant d’expliquer le soir qu’elle pourrait bien plonger. En même temps, cette chute incontrôlée est aussi une bonne nouvelle. Non seulement parce que, en stimulant les exports, elle redonne de l’air à une économie européenne encore asphyxiée par les conséquences de la crise financière de 2008, mais aussi parce qu’elle ramène l’euro à une valeur jugée plus normale. C’est le sentiment que traduisait mercredi John Lipsky, le numéro deux du Fonds monétaire international : « L’euro est plutôt proche de ce que nous pourrions considérer comme sa valeur d’équilibre après une longue période où il s’est échangé au-dessus de sa valeur. »

C’est bien sûr le marché qui fixe la valeur des monnaies. Il a donc par définition toujours raison. Mais il fait aussi souvent n’importe quoi – un fait de moins en moins contestable, particulièrement sur les actifs financiers. Comme pour les actions, les économistes tentent de déterminer la valeur « fondamentale » des monnaies. La première technique consiste à regarder les pouvoirs d’achat. L’hebdomadaire londonien « The Economist » compare ainsi régulièrement les prix du Big Mac. Dans sa dernière livraison, en mars, le hamburger valait en moyenne 3,58 dollars aux Etats-Unis et 3,36 euros dans la zone euro. Le taux de change qui donnerait aux deux monnaies la même capacité d’achat (les experts parlent de PPA, parités de pouvoir d’achat) serait donc 1 dollar à 1,07 euro.

Mais, par bonheur, nous ne mangeons pas que des Big Mac dans la vie. Les experts comparent donc non seulement les prix des sandwichs, mais aussi ceux de la lessive, des voitures, des forfaits téléphone et tout ce qui constitue le panier de la ménagère pour calculer un chiffre PPA. Pour l’année 2009, l’OCDE donne un taux de 1,17 dollar pour 1 euro et le FMI 1,19 dollar. Juste au-dessous des valeurs récentes – et par hasard au niveau de la toute première cotation de l’euro le 4 janvier 1999, à 1,18 dollar. D’où cette sensation de « retour à l’équilibre ».

Mais ce n’est pas si simple. Avec une technique de calcul différente, la Banque mondiale donne pour la France en 2008 un taux un peu supérieur, de 1,34 dollar. Et la valeur de la monnaie ne s’explique pas seulement – voire pas du tout -par le souci de donner le même prix au chariot du consommateur dans tous les pays. Elle se joue sur des marchés financiers, en fonction de l’offre et de la demande. Les économistes Hamid Faruqee et Ronald MacDonald (pas celui du hamburger) ont mis au point une technique dite du taux de change d’équilibre comportemental (Beer en anglais). Elle prend notamment en compte la possibilité pour un pays de payer les intérêts qu’il doit au reste du monde avec l’excédent de sa balance commerciale. D’après les calculs du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) réalisés en 2008, le taux Beer serait autour de 1 euro pour 1,10 dollar. Là aussi, un peu au-dessous du niveau actuel.

Les chercheuses du Cepii, Agnès Bénassy-Quéré, Sophie Béreau et Valérie Mignon, ont employé une autre technique, le taux de change d’équilibre fondamental (Feer en anglais) défini par John Williamson – à ne pas confondre avec Oliver, le Nobel 2009. Elle consiste à déterminer le taux de change compatible avec un déficit « soutenable » des comptes courants, fixé à 3 % du PIB aux Etats-Unis. Elle aboutit à des chiffres sensiblement différents : le taux devrait se situer alors autour de 1,50 dollar pour 1 euro, voire plus de 2 dollars dans certaines hypothèses extrêmes !

Ces modèles ont cependant un biais qui devient aujourd’hui une faiblesse. Ils sont fondés sur les déséquilibres extérieurs, qui sont surtout américains. Pour l’année 2010 par exemple, le FMI prévoit un déficit des comptes courants américains de 500 milliards de dollars tandis que la zone euro serait à l’équilibre. Si ce déficit paraît encore énorme, la crise financière l’a fait revenir dans la fameuse zone de 3 % du PIB jugée supportable, car les Américains ont moins dépensé et plus exporté. Le principal problème, aujourd’hui, c’est l’Europe (jusqu’au jour où les investisseurs redécouvriront l’effroyable situation des comptes américains, à la fois du côté du Trésor et de celui de la Réserve fédérale).

La glissade de l’euro est peut-être une réponse simple à une anxiété profonde : la croissance européenne sera trop faible pour rembourser des dettes trop lourdes. Si l’on refuse le défaut de paiement, l’inflation ou l’étalement de la dette, la seule marge de manoeuvre qui reste au Vieux Continent est la dévaluation de sa monnaie. Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis, chiffre la baisse nécessaire à… 30 %, ce qui doperait la croissance européenne de 1,5 % par an. Le chiffre paraît bien sûr énorme. Il ramènerait l’euro au-dessous des 90 cents, comme en 2000. Mais après tout, le Royaume-Uni s’est sorti de la Grande Dépression en dévaluant la livre de 40 % d’un coup en 1931.

Source: les Echos

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