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ECOVISION : Le bon sillon pour l’arachide

Sous le régime colonial, la production artisanale d’huile était interdite aux territoires sous domination française. Les contrevenants à cette prohibition voyaient leur marchandise saisie par l’autorité. Taillables et corrélables à merci, lorsqu’ils n’étaient que de simples sujets, ils étaient fortement amendés, voire envoyés en prison, en cas de récidive. Cependant, la santé du consommateur indigène n’était nullement le souci du colonisateur. A cette époque d’ailleurs, les connaissances et exigences en la matière n’étaient pas aussi fines que maintenant. L’on aimait faire bonne chaire sans retenue, manger gras, en Métropole et à la colonie, quand l’intendance suivait.

Les considérations en jeu étaient plutôt économiques. La production arachidière qui n’avait véritablement commencé à prendre racine qu’au lendemain de la première Guerre mondiale, ne devait alors avoir comme destination que les huileries bordelaises et marseillaises, par le canal des grandes maisons de commerce qui leur servaient de relais dans les colonies, au Sénégal principalement. Il faut savoir que, suivant le Pacte colonial qui a prévalu jusqu’aux dernières années avant l’indépendance, il était exclu qu’une matière première coloniale dont la destination était l’industrie métropolitaine fût transformée là où elle avait été produite. Les exceptions industrielles qui donnèrent naissance à des décortiqueries puis à des huileries, au Sénégal, résultèrent purement des accidents de l’histoire. L’implantation et le développement de ces unités dans la colonie n’ont pu être possibles que parce que l’on ne pouvait pas faire autrement. C’est quand, avec les crises économiques et les guerres mondiales, le fret devenait trop onéreux ou les bateaux indisponibles en grand nombre, qu’on se pliait à la valorisation locale de produits de base comme l’arachide. C’est ainsi que nous avons hérité de nos premières huileries…

Un demi-siècle après l’indépendance, les problèmes et les préoccupations sont assurément différents. La santé des populations est aujourd’hui une donne fondamentale. Il n’y a pas de développement véritable sans des acteurs économiques jouissant d’une bonne santé. D’autant que c’est le mieux-être collectif qui est la finalité de tout acte économique engageant ou impliquant une nation souveraine. Il est compréhensible, dans ces conditions, que l’autorité puisse être conduite à prohiber, comme dans une situation révolue, la production et la mise sur le marché d’une huile produite par des moyens traditionnels, disons on ne peut plus rudimentaires. Effectivement, pour être consommable à des risques sanitaires atténués, toute huile doit être raffinée, avec la technicité idoine. Ce qui n’est malheureusement pas le cas, pour les huiles artisanalement produites.

Mais l’interdiction de production et de vente de l’huile d’arachide paysanne – à tout le moins les saisies signalées ces derniers temps – est-elle la solution la meilleure ? Ils sont nombreux les Sénégalais de tout bord qui s’interrogent sur la pertinence, l’efficacité, l’opportunité de telles dispositions. D’abord parce que, quand elle se fera plus discrète sur le marché, l’huile d’arachide traditionnelle continuera toujours à être consommée dans les villages où elle est produite, mais encore dans les villes voisines, d’autant qu’il n’est pas possible de mettre un gendarme ou un contrôleur économique – s’il en existe encore – derrière chaque huilier artisanal ou chaque consommateur. L’équation santé demeure entière. Surtout que, prohibition pour prohibition, il faudrait aller jusqu’au bout de cette logique pour interdire la consommation de tous les produits dérivés : cacahuètes, pâte d’arachide, etc. Il conviendrait d’en faire de même avec le maïs, le riz, le soja, plusieurs fruits et légumes et bien d’autres produits agricoles sensibles à l’aflatoxine, un champignon cancérigène dont l’industrie est en mesure de circonscrire le danger.

Le problème de l’agriculteur sénégalais est de trouver un débouché à la grande quantité de graines d’arachide qui lui restera sur les bras quand les huiliers locaux auront fini d’acheter les 300.000 tonnes subventionnées qu’ils sont disposés à prendre, sur une récolte record d’environ 1,2 million de tonnes. La piste de l’exportation serait à explorer. Mais c’est une alternative d’autant plus difficile à mettre en œuvre que rien n’avait été prévu, cette année dans cette optique et qu’en la matière, l’improvisation est rarement gratifiante. Et puis franchement, renouer avec l’exportation brute de la graine d’arachide, très certainement sur l’Europe, pour la voire revenir sous forme d’huile, comme du temps de la colonisation, ce serait un recul néfaste pour l’économie nationale.

La solution, la meilleure serait de la transformer, ici même, pour repositionner l’huile d’arachide sénégalaise sur le marché local et lui faire reconquérir des débouchés extérieurs. Déduction faite des achats opérés par huiliers, des semences à mettre de côté et de quelques autres utilisations, le stock d’arachide résiduel, de l’ordre de 500.000 tonnes, permettrait la production locale de quelque 200.000 tonnes d’huile, l’équivalent des quantités d’huiles végétales brutes importées et raffinées pour la consommation des ménages. Il y a de quoi faire de la place à de nouvelles unités de transformation, si les industriels qui évoluent dans le secteur n’augmente pas leur volume de production. Leur capacité installée le leur permet, techniquement. Un différentiel de prix conséquent en faveur de l’huile d’arachide locale par rapport aux huiles d’origine étrangère serait un coup de pouce déterminant. Les qualités de l’huile d’arachide, qui lui confèrent un avantage de taille sur la plupart des autres oléagineux, feraient le reste, pour qu’elle emprunte le bon sillon.

Source: le Soleil

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