Selon un rapport d’enquête judiciaire, l’usage d’artifices comptables visant à réduire le ratio d’endettement net de Lehman Brothers relance la question de la responsabilité de ses ex-dirigeants et de son auditeur, Ernst & Young.
Un an et demi après avoir ébranlé le système financier mondial, la chute de Lehman Brothers n’a pas fini de livrer ses zones d’ombre. Selon le rapport d’enquête de 2.200 pages de l’expert judiciaire Anton Valukas, rendu public ce week-end, l’usage extensif de manoeuvres comptables douteuses aurait largement contribué à l’effondrement de la banque américaine, mise en faillite le 15 septembre 2008. En particulier, le rapport met en lumière l’utilisation systématique d’une technique d’habillage de bilan (baptisée « Repo 105 ») qui a permis à Lehman de retirer de son bilan quelque 50 milliards d’engagements en juin 2008 et de diminuer artificiellement son niveau d’endettement net en jouant sur le marché des prêts avec collatéral (« repo »). Sans préjuger de la responsabilité finale des anciens dirigeants de Lehman, ce rapport met clairement en cause la « négligence » de l’ex-PDG de Lehman, Dick Fuld, et de ses trois anciens directeurs financiers (Chris O’Meara, Erin Callan et Ian Lowitt), qui ont « supervisé et certifié les déclarations trompeuses », avec le blanc-seing du cabinet d’audit Ernst & Young.
« Il y a suffisamment d’éléments crédibles pour soutenir le point de vue que la carence de position délibérée de Dick Fuld sur les obligations de divulgation de Lehman résultait d’une grossière négligence ou démontrait un mépris conscient de ses devoirs », conclut le rapport Valukas au terme d’un an d’enquête approfondie. L’expert judiciaire estime notamment que l’ancien patron de Lehman aurait dû être au courant de l’usage de transactions « repo » (vente de titres suivie d’un rachat à terme) pour « alléger » son bilan de 49,1 milliards de dollars d’engagements au premier trimestre 2008 et de 50,4 milliards au deuxième trimestre. De même, les trois directeurs financiers qui se sont succédé depuis décembre 2004 ont tous cautionné l’usage de ces pratiques comptables douteuses, malgré les avertissements formels du contrôleur comptable de la firme, Matthew Lee, à partir de mai 2008. Selon le rapport de l’expert judiciaire, les pratiques comptables douteuses de Lehman remontent au début des années 2000, lorsque la banque a décidé d’utiliser sa filiale londonienne pour mieux « gérer » son endettement, avec l’aval de la firme juridique britannique Linklaters.
Ernst & Young sur la sellette
En pratique, Lehman négociait des prêts à court terme auprès d’autres banques en utilisant divers actifs comme collatéraux en échange de cash. En valorisant ces actifs à 105 % du cash reçu, la banque pouvait traiter ces transactions comme des ventes et retirer ces titres de son bilan. Il ressort également du rapport que les contreparties de ces opérations étaient essentiellement des banques non américaines : Mizuho, Barclays, UBS, Mitsubishi, KBC, puis, à partir de février 2008, ABN AMRO et Deutsche Bank. « J’appellerai cela des artifices », a confié à Bloomberg l’ancien directeur financier de Lehman Brothers, Brad Hinz, qui a quitté le groupe à la fin des années 1990, tandis que Dick Fuld a déclaré à l’enquêteur ne pas se souvenir de discussions portant sur ces opérations. Tout en accusant l’ancien patron de Lehman d’avoir été « pour le moins grossièrement négligent », le rapport Valukas met aussi en cause la vigilance d’Ernst & Young, qui n’aurait pas assez questionné la présentation des comptes de Lehman et le recours à ces artifices en fin de trimestre. « La manipulation du bilan était intentionnelle, dans un but de tromperie, et a eu un impact substantiel sur le ratio d’endettement net de Lehman », estime-t-il en évoquant une « faute professionnelle » de l’auditeur.
Face à cette cascade de « négligences » apparentes, certains observateurs évoquent déjà le « spectre d’Enron ». Ernst & Young a toutefois rappelé que sa dernière mission d’audit avait porté sur l’exercice fiscal conclu au 30 novembre 2007, soit près d’un an avant la faillite de Lehman. Il reste à savoir si la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier, et le Département américain de la Justice reprendront à leur compte les conclusions du rapport Valukas pour engager des poursuites judiciaires éventuelles.
Source: les Echos









