Categorized | Economie

Fallou Dièye, ancien Pdg Sonacos : ‘Il faut reconquérir le marché national par l’huile d’arachide’

Fallou Dièye, ancien Pdg Sonacos : ‘Il faut reconquérir le marché national par l’huile d’arachide’

huile_sonacosSpécialiste développement secteur privé et ancien Pdg Sonacos et Sonagraine (1995-2000) Fallou Dièye plaide pour un consensus national en vue de la reconquête du marché national par l’huile d’arachide tout en assurant une présence sur le marché international. Dans l’interview, qu’il nous a accordée en marge du dîner-débat qu’il a animé pour l’Amicale des cadres de la Suneor, ce spécialiste développement revient sur les solutions possibles pour la reconquête du marché national par l’huile d’arachide sans abandon du marché international. Tirant les conséquences de la prééminence de la consommation nationale, il propose un changement de paradigme pour fixer le prix au producteur. Entretien.

Wal Fadjri : Vous avez récemment animé un dîner-débat des cadres de Suneor sur le thème : ‘Enjeux socio- économiques des industries agroalimentaires huilières : l’huile d’arachide, la solution ?’ Pouvez-vous nous résumer votre réponse ?

Fallou DIEYE : La réponse à une question aussi complexe, vous le savez, n’est pas simple. Mais je peux dire que la consommation d’huile d’arachide par les Sénégalais fait partie des solutions possibles. Avant 1980/81 (année où l’on n’a collecté que 180 mille tonnes), l’essentiel de la consommation sénégalaise en huile était fourni par l’arachide. Consommer une bonne partie de notre production d’arachide sous forme d’huile est donc possible et souhaitable pour solutionner partiellement la crise de la filière afin de sécuriser le revenu des producteurs et améliorer qualitativement la nutrition des Sénégalais. On peut multiplier les bienfaits. Toutefois, il y a un bémol. On peut évaluer approximativement la consommation d’huiles (notamment importées) et d’arachide sous toutes les formes (en vert, grillée, en sauces, etc.), à un million de tonnes, ‘équivalent’ arachide (on fait comme si toute cette demande était fournie en arachide).

A l’évidence, sous la pression démographique et notre attachement au Ceebu Djëun (riz au poisson) national, cette demande apparente va évoluer à au moins 3 % par an. Or, d’après les statistiques officielles, la tendance de la production est toujours baissière et la moyenne s’élève à 575 mille tonnes par an sur les 15 dernières années. Et il faut compter au moins une année sur trois ou quatre de mauvaise récolte, malgré le volontarisme de tout le monde. Il faut en même temps que l’huile d’arachide continue à être présente, même symboliquement, sur le marché international pour des raisons évidentes (balance commerciale, cours pouvant être plus intéressants, entre autres). Par conséquent, l’offre d’arachide aura du mal à satisfaire cette demande globale.

Je préconise donc de commencer par reconquérir le marché national par l’huile d’arachide. Cela passe par la construction d’un consensus national fort entre les parties prenantes : huiliers, producteurs, Etat, consommateurs et presse. La communication et le Marketing sont les outils pour mettre en valeur l’intérêt national (sauvegarde des équilibres socio- économiques) et les qualités de l’huile d’arachide (qualités organoleptiques, stabilité à la cuisson, etc.).

Wal Fadjri : Dans quelles conditions cette solution pourrait-elle être viable ?

Fallou DIEYE : Pour que cette solution soit viable, il faut plusieurs conditions. D’abord, il faut un programme de relance de la filière en commençant par l’éternelle reconstitution du capital semencier, la restauration des sols, la mise en place d’un système de crédit viable, la réorganisation de la commercialisation primaire. Il faut ensuite, et c’est le plus difficile, maintenir un différentiel de prix raisonnable entre l’huile d’arachide et l’huile végétale. On navigue ici entre deux contraintes. D’une part, le producteur voudra que le prix d’achat augmente. Mais l’alternative, c’est augmenter la productivité à l’hectare ; ce qui est difficile dans le court terme. D’autre part, il y a les cours des huiles végétales importées qui fluctuent au gré de divers facteurs, car on continuera à importer des huiles.

Wal Fadjri : Est-ce qu’il y a une méthode pour gérer de façon cohérente le système des prix (prix producteur, prix huile arachide et prix huile végétale) que vous avez évoqué dans votre exposé ?

Fallou DIEYE : D’abord pour la présente campagne, ceux qui réclament que le Sénégal consomme une bonne partie de la production ont évidemment raison. Les services officiels parlent d’un million 175 mille tonnes d’arachides produites. Et les trois huiliers prévoient d’acheter au total 300 mille tonnes. Si l’on estime à 400 mille tonnes les autres utilisations et les prochaines semences, il resterait encore 475 mille tonnes. Ce stock résiduel correspond à presque 157 mille tonnes d’huile raffinée. C’est-à-dire presque l’équivalent des quantités d’huiles végétales importées par an. Encore une fois, on suppose que l’estimation d’un million 175 mille tonnes est correcte.

Il faut voir avec les huiliers la faisabilité de cette solution (consommer tout ou partie du stock résiduel) car, sur le plan industriel, il y a des préalables. Il s’agit notamment du changement éventuel des plans d’approvisionnement en huiles végétales à l’import, du problème des emballages (le conditionnement est différent suivant les huiles pour des raisons de Marketing et de prix). Enfin, et c’est le plus important, à quel prix faut-il acheter ce stock résiduel après la subvention de 45 francs Cfa/kg ajoutée au prix international de 120 francs Cfa ? Supposons (ce n’est qu’une hypothèse de pur calcul) que le prix soit de 150 francs/kg – départ point de collecte ou bord champ – les frais de collecte (frais généraux, manutention, transport, frais financiers, marge Ops) sont fixés par le Comité national interprofessionnel pour l’arachide (Cnia) à 37,7 francs/kg ; les coûts de trituration d’un kg d’arachide sont de 50 francs ; les rendements huile et tourteau sont de 34,5 % et 42 %.

Dans ces conditions, si on compte le tourteau pour 125 francs par kg ; alors que le kg d’huile brute sortie de l’usine (notamment Lyndiane/Kaolack/Ziguinchor/Touba), transporté jusqu’à Dakar où se trouvent les installations de raffinage et de conditionnement, est d’environ 550 francs. Soit un coût de 550 mille francs la tonne ou 1 185 dollars par tonne, à comparer avec le prix de revient de l’huile brute de Soja, importée et dédouanée. On en tire des conclusions utiles.

‘ L’arachide plie, mais ne rompt pas. Ce sont les producteurs qui en veulent et qui en décident contre vents et marées. L’arachide est entrée dans notre substrat culturel et dans notre histoire ; quelqu’un a dit qu’elle fait ce pays. Un doyen disait que pour mesurer l’importance de l’arachide, (il faut) compter le nombre d’El Hadj (de fidèles ayant effectué le pèlerinage) en brousse.’

Wal Fadjri : Par quelle stratégie, le producteur pourrait-il tirer son épingle du jeu, face à ces prix instables ?

Fallou DIEYE : Au total, on voit qu’il y a des distorsions qui résultent d’un système de prix incohérent. Le litre d’huile végétale raffinée à 1 100 francs (ou le litre d’huile arachide raffinée à 1 300 francs) est incohérent avec le prix au producteur. Dans quel sens faut-il faire l’ajustement ? S’il n’est pas fait, le marché fait le nécessaire, notamment par la trituration artisanale dans la limite de la demande disponible… Cette année, l’importance de la production masque le problème. Mais la récolte est faible ; les huiliers souffrent.

On a ici l’explication de la rentabilité de l’huile obtenue par la trituration artisanale. Avec un peu plus de 3 kg d’arachide, le producteur obtient un litre d’huile et un peu moins de 1,5 kg de tourteau… S’il valorise le tourteau entre 75 et 100 francs et le litre d’huile entre 600 et 700 francs en brousse, il obtient un revenu total compris entre 675 et 800 francs contre 500 francs environ avec l’Ops (qui va peut-être lui donner un bon !). Dans la banlieue (Pikine, Guédiawaye, Thiaroye), l’huile artisanale est offerte en abondance à des prix plus compétitifs (700 à 800 francs) que l’huile obtenue industriellement. A 165 francs le kg d’arachide (120 + 45 de subvention), le kg d’huile brute sort à 593 francs.

Wal Fadjri : Certains observateurs parlent de la mort programmée de l’arachide. D’autres défendent le contraire. Quelle est votre position vis-à-vis de ces deux camps adverses ?

Fallou DIEYE : Ce sont des expressions qui reviennent régulièrement. Mais comme j’ai dit dans mon exposé, comme le roseau, l’arachide plie, mais ne rompt pas. Ce sont les producteurs qui en veulent et qui en décident contre vents et marées. L’arachide est entrée dans notre substrat culturel et dans notre histoire ; quelqu’un a dit qu’elle fait ce pays. Un doyen disait que pour mesurer l’importance de l’arachide, (il faut) compter le nombre d’El Hadj (de fidèles ayant effectué le pèlerinage) en brousse. Au début des années 70 (avec la sécheresse et l’endettement des producteurs), on a parlé du ‘malaise paysan’ et de la disparition prochaine de l’arachide. Mais en 1975 on a collecté près de 1,5 million de tonnes. En 1980/81 la collecte totale, y compris les 120 mille de semences, s’élevait à 180 mille environ. Mais la production rebondit l’année d’après.

En 1985/86, on a voulu presque remplacer l’arachide dans la zone nord par le niébé (le Cb5) mais les paysans sont allés chercher leurs propres semences et la décision fut annulée aussitôt. A l’évidence, les ressorts de l’arachide dans le contexte sénégalais sont solides. Regardez le dynamisme des segments du marché qu’on appelle improprement ‘marché parallèle’, c’est une réponse à cette crise permanente de la filière. En absorbant 300 mille à 350 mille tonnes, ce marché soutient la production et fait vivre plusieurs milliers de Sénégalais dans le contexte de pauvreté que nous connaissons. La vendeuse d’arachides grillées ou de Tigadégué (pâte d’arachide) peut nourrir sa famille et envoyer sa fille à l’école. Ce marché parallèle participe au sauvetage de la filière et joue un rôle économique et social considérable.

Compte tenu de l’importance de la composante nationale de la demande apparente en arachide, sous toutes les formes, il est peut-être temps de changer légèrement de paradigme : il faut tenir compte de cette demande nationale pour la détermination du prix au producteur au lieu de ne considérer que la demande à l’export (avec notamment le marché international de l’huile et du tourteau).

Wal Fadjri : Est-ce, au regard de votre spécialiste développement, on peut dire que la filière a un avenir porteur ?

Fallou DIEYE : Evidemment oui ! Je viens de vous en administrer la preuve par sa grande capacité de résistance grâce notamment à la détermination des producteurs, car ils ont le choix de venir grossir les rangs des Goorgorlou (débrouillards) en ville, mais la plupart des paysans ne le font pas. Toutefois, avec la diversification amorcée depuis 30 ans, à la fois de l’agriculture et de l’économie en général, le poids de l’arachide est moins important. En milieu rural, où la pauvreté est deux fois plus élevée, l’arachide reste encore le premier rempart contre la pauvreté et contre l’exode rural.

L’arachide peut encore apporter beaucoup à l’économie nationale si elle est soutenue, organisée. En particulier, si ce consensus fort s’établit pour la reconquête du marché national tout en maintenant une présence minimum sur le marché international, alors la filière peut retrouver un second souffle. Il faut y veiller sans retourner à l’économie administrée en construisant un consensus qui tienne compte des intérêts légitimes des différentes parties prenantes. Avec notamment les producteurs au centre des préoccupations parce qu’ils ont les éléments clés et les plus faibles ; les industriels qui ont investi leur argent à rentabiliser ; les autres professionnels qui apportent de la valeur, les consommateurs et l’Etat.

Source: Walf

Comments

comments










Publicité

Articles Recents

Google

Google Adsense