Jack Sim a une passion dans la vie : les toilettes. Probablement l’endroit au monde que l’on fréquente le plus et dont on parle le moins. Ce petit Chinois rigolard, jamais en panne d’une bonne histoire, a décidé d’y consacrer sa vie. En 2001, à quarante ans, fortune faite à Singapour dans l’immobilier, il cherche un sens à sa vie. Préoccupé par l’état déplorable des toilettes publiques de Singapour, il découvre une grande cause humanitaire oubliée. Près de 2,5 milliards d’habitants, 40 % de la population mondiale, n’ont pas accès à des toilettes. Plus d’un million d’enfants meurent chaque année de diarrhée à cause des maladies propagées par l’absence d’assainissement. Les grandes âmes préfèrent s’intéresser à l’eau plutôt qu’aux latrines et aux égouts. Jack Sim va s’y employer. A sa manière. « Les gouvernements s’en fichent, car ils ne s’intéressent qu’aux grands travaux. Les humanitaires ne sont que dans l’assistance. Dès qu’ils partent, personne n’entretient ce qu’ils ont installé. La seule solution c’est le marché. Les pauvres doivent acheter leurs toilettes et il faut leur donner envie de le faire ! »
Alors qu’en France on prépare déjà en grande pompe l’enterrement du libéralisme, coupable de nous avoir plongés dans une crise séculaire, à l’autre bout de la planète on compte sur lui, et sur ses méthodes pour sortir des gens de la misère. Le premier à avoir théorisé cette approche iconoclaste, bien loin de la charité ordinaire, est un chercheur américain d’origine indienne, C.K. Prahalad. En 2004, il popularise le concept de « base de la pyramide » (1) pour décrire le sort des quelques 4 milliards d’individus qui vivent dans le monde avec moins de 5 dollars par jour (selon la Banque mondiale). Selon lui et de nombreux autres auteurs à sa suite, le développement du marché, et l’implication des entreprises, sont bien plus efficaces pour lutter contre la pauvreté, que l’assistance ou le don. La redécouverte d’Adam Smith, qui postulait au XVIIIe siècle que le marché et l’appel à la liberté et à l’intérêt individuel étaient le plus puissant moteur de la prospérité. Comme le dit Jack Sim : «Les pauvres ne sont pas plus rationnels que les riches, ils veulent du statutaire. Il faut qu’ils soient fiers de ce qu’ils achètent et qu’ils envient le voisin qui l’a déjà, même pour une toilette. »
Derrière cette approche, deux postulats. Le premier est économique. En concevant des produits adaptés et accessibles financièrement aux plus pauvres, les entreprises s’ouvrent un marché considérable tout en réduisant l’injustice flagrante qui veut qu’aujourd’hui les plus démunis payent leur eau, leur crédit ou leur médicaments dix à cent fois plus cher que les riches. Le deuxième est moral. Transformer un assisté en consommateur, c’est lui rendre sa liberté, sa dignité et l’estime de lui-même.
Et ça marche. Jack Sim a appliqué une vraie stratégie d’entrepreneur. Amateur de bons mots, il nomme son association WTO, pour « World Toilet Organization ». Puis il devient le porte-voix et le coordinateur de toutes les initiatives locales dans le monde entier. Il crée le World Toilet Day, qui a eu lieu le 19 novembre dernier. Puis le World Toilet Forum pour réunir les experts du sujet. Les toilettes qu’il a fait concevoir sont vendues 7 dollars au Bangladesh, au Cambodge et dans une cinquantaine de pays par des réseaux locaux mêlant entrepreneurs et associations. Vedette du World Entrepreneurship Forum, organisé récemment par l’école EMLyon (2), il parcourt la planète, collectionne les distinctions et les parrainages d’entreprises.
A partir de cette théorie du marché appliquée aux plus démunis, on a vu alors se déployer deux approches. Celle plus mercantile qui entend faire d’une partie de ces 4 milliards d’individus un formidable relais à la croissance de pays occidentaux en panne. C’est dans cette brèche que se sont engouffrées des entreprises comme Unilever, Danone ou Essilor, mais aussi Tata, avec sa voiture Nano, en concevant des produits correspondant aux besoins de ces populations. L’autre approche est celle popularisée par le prix Nobel Mohammed Yunus, qui introduit la notion de« social business ». On utilise les instruments du marché mais on ne fait pas de profit. On les réinvestit intégralement dans le développement local. Sous sa férule, Danone a installé de petites usines de Yaourt au Bangladesh. C’est évidemment également l’approche de Jack Sim qui ne se rémunère pas et ne dispose que d’une équipe de six personnes puisque tout est fait par les partenaires, humanitaires ou entreprises. Mais comme l’ont constaté les Occidentaux, tout n’est pas rose au pays du marché libre. Un concurrent qui se croyait malin a vendu un modèle de toilettes à 6 dollars. Mais sa qualité était mauvaise, il a cassé et ruiné la crédibilité de tout le projet. Car comme nous l’avons appris récemment à nos dépens, un marché, cela se contrôle et se domestique. Qu’il s’agisse de toilettes à 7 dollars ou de produits financiers à 1.000 milliards. Et c’est bien le paradoxe actuel d’un Occident qui cherche à renouer avec le collectif quand des milliards de personnes se rêvent plus que jamais en consommateurs individuels.
PHILIPPE ESCANDE EST ÉDITORIALISTE AUX « ECHOS ».






