Le coton ouest-africain continue sa descente aux enfers entamée depuis le retournement de tendance intervenu quatre années plus tôt. Durant les deux décennies précédentes, cette matière textile de base que l’on qualifiait avec emphase d’or blanc était quasiment le seul produit d’exportation de la région dont les parts du marché mondial augmentaient. Le coton faisait alors assez convenablement vivre quelque quinze millions de personnes et participait au renouveau du monde rural à travers des programmes de modernisation des techniques culturales, d’alphabétisation et d’organisation corporatiste des producteurs pour une meilleure gestion et défense de leurs intérêts.
L’on est aujourd’hui très loin de ces années glorieuses. La production a considérablement diminué dans les pays cotonniers de la région. Au Togo elle est tombée de 188.000 tonnes en 1999 à 31.000 tonnes en 2008. La chute est tout aussi frappante au Burkina Faso où, en l’espace de trois ans, les récoltes on été réduites de moitié, passant de 750.000 tonnes en 2005 à 360.000 tonnes en 2008. La régression est tout aussi spectaculaire au Mali où la production a été divisée par deux entre les campagnes 2006-2007 et 2007-2008, pour tomber à 200.000 tonnes. Même tendance au Bénin avec des récoltes cumulées qui passent 427.650 tonnes en 2005 à 268.650 tonnes en 2008 ainsi qu’en Côte d’Ivoire où elles ont chuté de 267.843 tonnes à 120.000 tonnes, sur la même période. Au Sénégal, l’on peine à stabiliser la production cotonnière autour de 50.000 tonnes.
Le recul du coton ouest-africain est le fait d’un abandon de cette spéculation par un nombre croissant d’agriculteurs, à tout le moins de la réduction drastique des superficies qu’ils lui consacraient et du fléchissement des rendements des sols déjà appauvris par la monoculture et recevant de moins en moins d’engrais et de pesticides. Tout cela tient de la flambée des cours pétroliers qui a renchéri les prix des intrants, alors que les cours du coton sur le marché mondial sont en chute libre. A défaut d’obtenir un prix au producteur rémunérateur et payé dans les délais, les cotonculteurs sont nombreux à se tourner naturellement vers les cultures vivrières pour au moins assurer leur survie. Les sociétés cotonnières nationales qui, jusque-là, leur servaient d’interface avec le marché, en les approvisionnant en intrants à crédit, et vendant la quasi-totalité de leurs récoltes à l’étranger, après égrenage, sont elles-mêmes au bout du rouleau. Prises dans la spirale dépressive du marché, quand bien même elles ont été privatisées et renflouées par des apports de capitaux locaux et étrangers, elles sont toutes menacées de faillite.
Le mal du coton ouest-africain est avant tout structurel, dans son mode de production axé sur la recherche de revenus à l’exportation, une agriculture de rente qui exclut quasiment la valorisation locale du produit, contrairement à l’option bien plus judicieuse de pays comme la Chine, le Pakistan et l’Inde. Ces grands pays cotonniers, en plus de leur production locale, importent massivement, d’Afrique et d’ailleurs, pour faire tourner leur unités industrielles, faire travailler de nombreuses personnes, satisfaire leur demande intérieure en textile, inonder le marché mondial et surtout celui…africain.
Dans ses choix pour l’exportation de son coton à l’état brut, l’Afrique a notablement été handicapée, ces dernières années, par la dépréciation du dollar par rapport à l’euro et du franc Cfa, par conséquent. La hausse éphémère des prix du coton sur le marché mondial, entre 2007 et 2008, dans la mouvance générale des cours de pratiquement tous les produits de base alors dopés par la spéculation sur les matières premières, n’a guère profité à la région. Les gains possibles ont en effet été fauchés par la faiblesse du dollar, devise qui sert de support à l’essentiel des transactions commerciales à travers le monde.
Et comme si cela ne suffisait pas, les subventions américaines, que l’on estime annuellement à 3,5 milliards de dollars à la production et à 1,5 milliard de dollars à l’exportation, font que le coton américain inonde le marché mondial et tasse encore plus les cours. Les aides de l’Union européennes aux cotonculteurs grecs et espagnols et de la Chine aux siens y contribuent également. Alors qu’ils se sont tous conformés aux normes de l’économie de marché, suivant les exigences du Nord à travers les institutions de Bretton Woods et l’Organisation mondiale du Commerce, les pays africains se voient là floués par ces mêmes « partenaires extérieurs au développement » par leurs pratiques commerciales déloyales.
Voilà bientôt une décennie qu’ils ont emprunté la voie diplomatique pour négocier leur abandon, dans le cadre du Cycle de Doha. Mais en vain. Si l’Union européenne s’est montrée quelque peu coopérative, il n’y a pas encore grand-chose à attendre des Etats-Unis où les agro-industriels du coton constituent un puissant et influent lobby capable de contrecarrer tout projet de décision à son encontre. L’Omc a récemment tranché en faveur du Brésil qui avait depuis 2002 porté plainte contre les Etats-Unis pour dumping sur le coton, il n’empêche que la nouvelle loi américaine sur l’agriculture (Farm bill) exclut la suppression des subventions incriminées. En l’état actuel des choses, les pays africains producteurs de coton qui voudraient s’engouffrer dans la brèche ouverte par le Brésil, pour se plaindre et réclamer des compensations, devront savoir à quoi s’en tenir.
Comme autre solution, les Américains suggèrent aux Africains de booster leur offre en produisant du coton génétiquement modifié. Le recours aux semences génétiquement modifiées fera d’abord et avant tout l’affaire de ceux qui en produisent dont la puissante firme…américaine Mosanto qui est déjà sur le terrain au Burkina Faso et au Mali. Et au-delà des dangers qu’ils peuvent faire peser sur l’environnement et la santé humaine dont on n’a pas encore une exacte mesure, il n’est pas non plus démontré que les Ogm soient la panacée.
Une chose est sure, les cotonculteurs africains vont continuer leur diversification en faveur de l’agriculture vivrière tant que les prix au producteur resteront baissiers. Pour filer du meilleur coton, l’Afrique de l’Ouest devrait, en fin, commencer à jouer résolument la carte de la valorisation industrielle du coton et de la commercialisation du textile induit sur le marché régional dont le potentiel de consommateurs est très important. Mieux vaut tard que jamais. Si la qualité est bonne et les prix pratiqués corrects, la production locale pourrait bien résister à la concurrence des ersatz chinois et autres fripes importés. Avec, bien entendu, l’indispensable soutien des Etats.
Source: le Soleil






