Administrateur du Fonds d’investissement à capital risque d’Afrique centrale, basé au Luxembourg, Mohamadou Diop a derrière lui une longue carrière bancaire commencée à la Bceao en 1971, poursuivie au groupe Biao-Afribank, puis Biao-Sénégal qu’il dirigea, enfin à la Banque mondiale – Sfi, comme représentant en Afrique centrale.
Les Afriques : Que pensez-vous des mesures annoncées par la Bceao en réaction à la crise économique ? La baisse des taux vous semble-t-elle suffisante ?
Mohamadou Diop : Il s’agit de mesures salutaires destinées principalement à rassurer les opérateurs économiques et autres investisseurs d’une part, et les gouvernements d’autre part, dans leurs efforts pour soutenir les activités économiques et sauvegarder les emplois, de plus en plus menacés par la crise. Il faut souligner que la Bceao avait déjà initié, sans trop de publicité, une politique plus soutenue de mise à disposition de liquidités adéquates à travers le marché monétaire, notamment pour certaines banques dont les liquidités pouvaient, sous peu, être affectées négativement par la diminution des dépôts et, surtout, par la baisse substantielle des transferts des émigrés.
Les Afriques : Y a-t-il risque de crise de confiance dans le marché interbancaire ouest-africain ?
Mohamadou Diop : Pas pour l’instant. Mais, à l’instar de leurs consœurs des pays développés, les banques plus liquides pourraient être amenées, dans le cadre du marché interbancaire, à diminuer leurs expositions vis-à-vis de consœurs jugées à risques. C’est cette attitude de méfiance réciproque entre banques et d’aversion aux risques, qui a accéléré l’expansion de la crise bancaire aux Etats-Unis. Il est donc salutaire que la Banque centrale soit, à cet égard, restée vigilante. Il est à rappeler aussi que la nouvelle politique monétaire de la Bceao privilégie les interventions sur le marché monétaire au détriment du refinancement direct des banques, et exclut désormais les avances aux trésors publics nationaux. D’où l’importance des marchés monétaires et interbancaires.
Les Afriques : Le marché régional offre-t-il quelques solutions de rechange ou de complémentarité dans la quête des liquidités bancaires ?
Mohamadou Diop : Bien entendu, rien n’empêche certaines banques d’avoir recours au marché financier régional (par des émissions de notes, bons ou obligations) via, soit la Bourse régionale des valeurs mobilières ou des émissions privées, pour disposer de ressources plus longues. Seulement, ces ressources plus chères et le marché financier plus exigeant ne sont pas à la portée de certaines banques. Il existe également un marché des Titres de créances négociables (Tcn) qui commence à être actif grâce à la nouvelle Banque régionale des marchés (Brm), unique Merchant Bank de l’Uemoa, basée à Dakar au Sénégal. Ce marché permet aux banques détentrices de Tcn de s’en délester en les négociant contre des liquidités. Des privés détenteurs de Tcn ou désirant en acheter, peuvent également intervenir sur ce nouveau marché financier.
Les Afriques : Concrètement, quels sont les objectifs des deux dernières mesures prises par la Bceao ?
Mohamadou Diop : La baisse de 50 points de base des taux directeurs, combinée à la diminution des coefficients de réserves obligatoires, constitue une décision de haute portée et à double détente. Ces mesures devraient bénéficier tant aux opérateurs économiques qu’aux banques, de façon immédiate. A mon avis, elles constituent un début de fléchissement progressif des taux directeurs et d’aménagement de la politique monétaire. En effet, la Bceao doit se donner suffisamment de marge de manœuvre en limitant les diminutions de taux, à l’instar de la Banque centrale européenne, pour pouvoir moduler sa politique monétaire en fonction des exigences du moment. En tout état de cause, les Taux de base bancaire (Prime Rate), qui sont indexés aux taux directeurs de la Bceao, devraient être modulés en baisse.
Les Afriques : Les banques joueront-elles le jeu en répercutant la baisse sur la clientèle ?
Mohamadou Diop : Là, il y a problème, car cette répercussion ne peut être automatique pour tous, et va dépendre de plusieurs facteurs. Pour les nouveaux engagements, notamment les bénéficiaires de prêts à moyen terme, cette répercussion devrait être assez sensible sans pour autant être automatique, car tout dépend essentiellement du coût moyen des ressources des banques. Par contre, sur les engagements en cours, qui sont de loin les plus importants, car s’agissant de tous les encours à court, moyen ou long terme, la répercussion de la baisse pourrait se heurter à des contraintes d’ordre technique et juridique.
Les Afriques : Pouvez-vous détailler ces contraintes ?
Mohamadou Diop : Sur le plan juridique, les conventions de crédit font l’objet de clauses plus ou moins claires et spécifiques quant aux intérêts débiteurs et autres commissions sur facilités bancaires. Si la clause indique un taux fixe sur la durée d’un prêt à moyen ou long terme, la banque n’est légalement pas tenue de répercuter la baisse.
Par contre, dans le cas où la clause précise que le taux débiteur est indexé aux conditions Bceao, la banque est tenue de modifier. De mon expérience, les banques ont tendance à n’appliquer l’indexation que lorsque les taux directeurs de référence augmentent, mais pas l’inverse. Comme les clients ne prennent pas toujours la peine d’obtenir une copie de leurs conventions de prêts, les banques ne se donnent pas toujours la peine de répercuter les nouveaux taux en baisse. Bien entendu, ceci n’est pas général.
Les Afriques : De manière pratique, comment le management bancaire gère-t-il toutes ces fluctuations sur les taux ?
Mohamadou Diop : Sur le plan opérationnel, certaines banques disposent d’outils informatiques performants de gestion bancaire, et surtout de trésorerie. De tels outils, dont toutes les banques ne semblent malheureusement pas disposer, permettent d’évaluer avec précision l’impact des évolutions des taux directeurs et conditions de banque, sur le coût moyen des ressources (fonds propres, dépôts, facilités de marchés monétaires et interbancaires, autres emprunts auprès de correspondants, etc.) et de la trésorerie. Plus le niveau des fonds propres et des dépôts à vue (ressources gratuites) sont élevés, moins le coût moyen des ressources est élevé. Le processus en cours, d’augmentation des fonds propres pour se conformer aux nouveaux minima réglementaires fixés par la Bceao, devrait contribuer à la baisse du coût moyen des ressources. Il s’y ajoute, qu’un bon système d’information et de gestion bancaire permet de moduler, au jour le jour, les taux appliqués aux différentes facilités et de répercuter des baisses ou hausses de taux directeurs là où c’est juridiquement requis, conformément aux conventions de crédit en vigueur.
Les Afriques : Donc, la baisse sur les taux des emprunts déjà contractés n’est pas automatique ?
Mohamadou Diop : Elle devrait être automatique si les termes et conditions stipulés dans la convention de prêt, et expliqués supra, le prévoient. Dans ce cas, c’est une obligation légale, mais apparemment, peu de banques semblent l’appliquer lorsqu’il s’agit de baisse. Cela étant, les banques devraient pouvoir le faire volontairement, mais ceci va dépendre en grande partie de la structure et du coût moyen de leurs ressources, de la qualité de leur portefeuille et de la structure de leur Produit net bancaire (Pnb). La norme veut que ces revenus sur opérations et services bancaires couvrent la majeure partie des frais généraux d’une banque. Selon leurs niveaux, le coût moyen des ressources et la concurrence bancaire, une banque disposerait de plus ou moins de marge de manœuvre pour baisser ses taux. Au Sénégal, la forte concurrence a déjà amené plusieurs banques à baisser leurs taux d’intérêt débiteur.
source walf






