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Alain Minc, président d’AM Conseil

Alain Minc, président d’AM Conseil

u temps d”Edwy Plenel le journal était chaud et souvent faux. Il est devenu froid et toujours vrai. G”est un magazine quotidien, et un quotidien ne peut pas ressembler à un magazine.» C”est en ces termes virulents qu”Alain Mine a livré son testament au Monde. Le 11 février, après vingt-deux années d”histoire passionnelle avec le quotidien, il a quitté la présidence du conseil de surveillance du groupe. En juin dernier, il en avait été éconduit, notamment en raison de sa proximité avec Nicolas Sarkozy. Mais avant de partir, le nouveau conseiller du prince voulait avoir la peau de Jean-Michel Dumay, le président de la société des rédacteurs. C”est fait. Il voulait choisir son successeur. Ce sera son ami Louis Schweitzer. Et pousser le quotidien vers la recapitalisation. «Maintenant, je m”occuperai moins de ces enfants gâtés du Monde», lance-t-il, bravache, dans son spacieux bureau de l”avenue George-V, à Paris. Enfoncé dans son fauteuil, les pieds posés sur la table basse design, Alain Mine a déjà la tête ailleurs. Il raconte sans qu”on lui demande rien qu”il était «le seul homme d”affaires» invité à la Lanterne pour le mariage de Nicolas Sarkozy et Caria Bruni. Hormis le témoin de mariage, Nicolas Bazire, le bras droit de Bernard Arnault. Non, son ami et client Vincent Bolloré n”y était pas… Et puis il évoque le Journal officiel du 31 janvier : «Les gens vont encore dauber parce que Nicolas m”a nommé commandeur de la Légion d”honneur alors que je suis encore assez jeune pour ce genre de choses.»
Avec son départ du Monde, beaucoup le croyaient mort. Le voici sous la protection du plus puissant des Français, auquel il vient de souffler sa réforme de l”audiovisuel. Il n”a même plus besoin du quotidien pour garder son influence…
Ca, ce sont «les conneries» de Laurent Mauduit, s”insurge Alain Mine. Allusion à l”ex-directeur adjoint de la rédaction du journal, auteur de Petits Conseils. Ce livre à charge qui décortique la façon dont le conseiller des patrons a joué de sa présence au conseil du quotidien du soir pour asseoir son business. «Le Monde m”a valu beaucoup d”emmerdements, corrige-t-il. J”ai dû taper nombre de mes clients pour sauver ce journal et, compte tenu de son idéologie, cela m”a plutôt compliqué la vie !» Au début, ce fut pourtant le grand amour. «Son rôle a été très précieux durant la première décennie, note un grand patron qui connaît bien les protagonistes de ce drame. Puis, il a été franchement néfaste.»

Compatible avec Le Monde
En 1985, le quotidien fondé à la Libération par Hubert Beuve-Méry est au bord du gouffre financier. Il accepte d”ouvrir un quart de son capital, détenu par les différentes sociétés de personnel, aux actionnaires extérieurs et 12% à la société des lecteurs. La présidence de celle-ci est confiée à Alain Mine. A 36 ans, l”inspecteur des finances, sorti major de l”ENA après avoir échoué à Polytechnique, est alors considéré comme un jeune intellectuel brillant, totalement compatible avec la culture du Monde. Auteur d”un rapport remarqué sur «l”informatisation de la société» avec Simon Nora en 1978, membre de la Fondation Saint-Simon, directeur financier de Saint-Gobain, il vient de faire un tabac avec son deuxième ouvrage L”après-crise est commencé. Lequel a inspiré, avec Le Pari français, de Michel Albert, l”émission-culte Vive la crise présentée, en février 1984, sur Antenne 2 par Yves Montand.

La coqueluche des dirigeants
Mais dès 1991, le jeune prodige se prend les pieds dans le tapis. Côté Le Monde, il fait une terrible erreur de casting en propulsant à la tête du journal un administrateur de la société des lecteurs, l”économiste Jacques Lesourne. Côté business, celui qui se voyait en capitaine d”industrie dynamiteur de vieilles citadelles du capitalisme européen est contraint de créer AM – comme Alain Mine Conseil après avoir été éjecté de la tête de Cerus, le holding de l”Italien Carlo De Benedetti, à la suite de l”échec retentissant de l”OPA contre la Générale de Belgique.
En 1994, il concentre ses efforts sur Le Monde. Il met en place le triumvirat Mine (au conseil de surveillance)-Colombani (au directoire)-Plenel (à la rédaction). Le businessman s”installe dans le rôle du héros de Docteur Mabuse, le joueur, capable de coups aussi géniaux que démoniaques. Alain Mine est une espèce unique, homme de réseau, agitateur d”idées, apprécié des patrons, des politiques et des journalistes. Les patrons achètent ses idées, et le rêve, peut-être illusoire, d”avoir de l”influence sur Le Monde. «Pour lui, cette place si singulière d”intellectuel médiatico-politico-affairiste était une consécration, estime l”un de ses amis. Le quotidien était un instrument de pouvoir.»
Alain Mine tient à souligner que Le Monde a bénéficié aussi de cette relation : «J”ai quand même fait rentrer 200 millions d”euros d”argent frais dans ce groupe. Avec Jean-Marie Colombani, nous avons construit une cathédrale avec des allumettes, et cet inconscient de Dumay [le président démissionnaire de la Société des rédacteurs. NDLR] a tout détruit.» Ses relations avec le journaliste, très respecté pour ses enquêtes sur l”affaire de la Josacine, relèvent de la psychanalyse. «E veut tout contrôler, et quand il n”y arrive pas, il devient menaçant», raconte Jean-Michel Dumay. Réponse de Mine : «Nous avons arrêté Dumay d”un coup sec parce qu”il était parti dans un itinéraire personnel de prise de pouvoir. Nous aurions pu faire exploser tous les droits des rédacteurs quand nous avons recapitalisé le groupe il y a deux ans. Nous ne l”avons pas fait. C”était peut-être une erreur.»

Fondateur d”un système usé
Ce n”est que partie remise. En partant, Alain Mine a ouvert la bataille pour le contrôle du journal de référence. Certains financiers croient qu”il a passé un accord avec Arnaud Lagardère, qui détient 17% du Monde et rêve de monter en puissance avec l”autre actionnaire issu du secteur des médias, l”espagnol Prisa. Alain Mine dément être le conseiller de Lagardère. Mais le soupçon demeure. Sans doute un effet boomerang du «système Mine».
«Ce système est à bout de souffle», tranche un patron du CAC 40. L”auteur d”essais à succès a pâti de sa condamnation pour plagiat en 2001 pour sa biographie de Spinoza. La veine modernisatrice et progressiste de ses premiers ouvrages s”est tarie. Quant au Mine qui a l”oreille des grands patrons, il a trahi tellement d”amis, qu”ils ont dressé de lui dans tout Paris un portrait au vitriol. Gérard Mestrallet d”abord, le PDG de Suez n”a pas admis que son conseiller tente de lancer une OPA sur son groupe, avec l”italien Enel et Veolia, dont le numéro un, Henri Proglio, est un autre de ses clients. Serge Weinberg ensuite, ex-président de PPR, ne lui a toujours pas pardonné ses violentes attaques sur son remariage. «Je cogne fort, mais après je ne suis pas revanchard», se défend Mine, qui compte parmi ses fidèles clients, Vincent Bolloré, Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain), Jean-Charles Naouri (Casino), Jean Azéma (Groupama), Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac). Et, bien sûr, François Pinault, dont les proches murmurent qu”il règle des factures à AM Conseil pour «protéger son fils François-Henri de son pouvoir de nuisance dans les dîners en ville».

Imperméable aux critiques
Le «village parisien», comme rappelle Mine lui-même, est devenu plus méfiant. «Alain parle trop et mélange trop les genres, souligne un grand banquier d”affaires. Sur certains deals, on nous demande de ne surtout pas faire appel à lui.» L”affaire Vinci a marqué les mémoires. Défenseur d”Antoine Zacharias et de ses faramineux émoluments, Alain Mine s”est accroché au conseil d”administration du groupe de BTP pour finalement démissionner il y a un an. A se demander si AM Conseil pourra encore déclarer comme en 2006 un chiffre d”affaires de 7,7 millions d”euros et 4,2 millions de profits net ! Alain Mine est persuadé que oui.
De toute façon, les critiques glissent sur lui. Il admet que «l”époque des élites polymorphes de son espèce, capables de faire plusieurs choses en même temps, est bientôt révolue». En dehors de lui ne reste que Jacques Attali, devenu «trop libéral, et pas assez keynésien» à son goût. Alain Mine se pique, lui, d”être «un libéral de gauche». Ce qui lui permet de balayer tout le spectre politique… «Si Dominique Strauss-Kahn, lui aussi un ami intime, avait été le candidat du PS à la présidentielle, j”aurais eu plus de mal à choisir», minaude-t-il.
Avant d”être balladurien, Alain Mine votait à gauche. Mais il n”a jamais réussi à conseiller Mitterrand. «Il ne m”aimait pas et je ne l”aimais pas. Avec lui, on ne pouvait pas avoir un dialogue libre. C”était un manipulateur de génie.» Tandis qu”avec Nicolas les relations sont «très libres». Grâce à sa relation avec le chef de l”Etat, il tient sa revanche sur la chiraquie, qui l”a déclaré non grata à l”Elysée pendant douze longues années.
En 1995, il avait choisi le camp Balladur, comme le nouveau président. Il dit qu”il connaît très bien ce dernier, qu”il l”a beaucoup aidé dans sa traversée du désert. «Acheter à la baisse» est l”une de ses expressions fétiches. «A la veille du second tour de 2002, quand il ne savait pas si Chirac allait le nommer Premier ministre, j”étais à ses côtés.» Il raconte aussi avoir appuyé, avec Cécilia, la nomination de Rachida Dati «pour le symbole». Et avoir suggéré au président de prendre Bernard Kouchner aux Affaires étrangères. «Je ne suis pas conseiller du Prince mais ami du Prince. C”est très différent», corrige-t-il.

Trop dispersé pour être grand
Dans Une sorte de diable, la biographie de John Maynard Keynes publiée l”an dernier, Alain Mine s”est livré, de l”avis de ses plus proches, à un autoportrait. En évoquant ce «touche-à-tout hors pair», cet «alchimiste des contraires», cet«intellectuel qui se rêve homme d”Etat», il laisse percer la douleur de n”être qu”un homme d”influence. Mieux encore : «Keynes est toujours pervers. E critique ce qui est raisonnable, ou généralement accepté, en partie par amusement, en partie pour stimuler le débat. Ce faisant, il est totalement irresponsable. E est indifférent au mal qu”il fait.» Interrogé sur cette autoanalyse, Mine lève les yeux au ciel, mais ne nie pas.
Il est finalement son juge le plus sévère. Grand admirateur de Femand Braudel et de François Furet, il aurait pu être un grand penseur Mais son intelligence a été dévoyée par son envie de «s”amuser». «Faire une seule chose est pour moi la définition de l”enfer», lâche-t-il. «Quand il était jeune, il ne partait jamais se coucher sans un livre», raconte Joseph Mine, le père d”Alain, qui fêtera ses 100 ans, le 14 mars prochain.
Originaire de la communauté juive de Brest-Iitovsk, l”ancien chirurgiendentiste communiste, qui n”adhère pas aux idées de Nicolas Sarkozy, a transformé son salon en musée Alain-Mine. Il a soigneusement rangé les 28 livres de son fils. L”oeil pétillant, le vieux monsieur sort le manuscrit du prochain ouvrage de celui-ci : son histoire personnelle de France. Partout, des photos d”Alain avec ses enfants, tous passés par l”Essec, et de son petit-fils. «Vraiment, je ne comprends pas pourquoi les journalistes du Monde lui sont si peu reconnaissants», dit Joseph, qui a gardé un délicieux accent yiddish. Il est si fier qu”Alain ait «sauvé» le journal qu”il admire tant. C est lui qui a mis Le Monde entre les mains de son fils. A l”âge de 13 ans.

Ce qu”ils disent de lui
Vincent Bolloré , homme d”affaires : «C”est un inventeur de trésors. Mais ce n”est pas un exécutant. Il fait des affaires pour s”amuser. Il a beaucoup d”idées. Je les écoute toutes et, ensuite, j”en réalise en moyenne de 5 à 10%.»

Marc Ladreit de Lacharrière, président de Fimalac : «Alain monte d”un cran. Il était conseiller au niveau de la microéconomie avec les entreprises, et maintenant il a grimpé au niveau de la stratégie d”Etat.»

Jean-Charles Naouri, PDG de Casino :«Alain Mine va à l”essentiel. Il est incroyablement créatif et innovant dans les scénarios qu”il propose, et sa connaissance large du monde économique nous fait gagner, à nous chefs d”entreprise, un temps précieux.»

Jean-Michel Darrois, avocat : «Alain a le sentiment qu”il a fait beaucoup pour Le Monde et que l”animosité de la rédaction est totalement injuste. Il a déployé beaucoup d”énergie et de temps pour sauver le journal.»

Joseph Minc, son père. «C”est incroyable ce que mon fils a réalisé en une génération. Maintenant, il vit dans un autre monde. Mais tant que sa soeur aînée, Betty, et moi sommes vivants, il garde encore un peu les pieds sur terre.»
Benyahia-Kouider_Odile

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